- LE LANGAGE -

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SOMMAIRE D’APPRENTIS      INTRO ET VOCABULAIRE

 

« L'histoire culturelle est infusée d’une étroite liaison entre la langue et la croyance religieuse.  Les êtres divins sont souvent dits avoir inventé le discours ou l'écriture et l'avoir rendu comme un cadeau à l'humanité.  L’une des premières choses qu’Adam dut accomplir, selon le livre de Genèse, c'est nommer les actes de la création :

 

" Et le seigneur Dieu ayant formé du sol toutes les bêtes sur la terre et toutes les volailles dans l’air, Il les apporta à Adam afin de connaître ce qu'il leur appellerait : car tel qu’Adam eut appelé une créature vivante, ainsi serait-elle nommée. " [Genèse, la bible.]

 

« Beaucoup d’autres cultures disposent d’une histoire semblable.  Le dieu Toth est l’auteur de la parole et de l'écriture dans la mythologie égyptienne.  C'est Brahmâ qui donne le savoir écrire au peuple hindou.  Selon les sagas islandaises, Odin est l'inventeur de l'écriture runique.  Une providentielle tortue d’eau, portant des marques dorsales, apporte l'écriture aux chinois.  [Nota : A vrai dire, le père de l’écriture chinois fut Fou Hsi, l’empereur légendaire qui régnait il y a 5.000 ans.  Il découvrit, selon les marques qu’il trouva sur l’écaille d’une tortue, les huit trigrammes faisant partie du surnaturel Yi king, le livre des transformations.]  Le surnaturel fournit partout au monde un ensemble frappant de croyances concernant les origines du langage.

 

« Les rapports religieux avec la langue écrite sont notamment robustes parce que l'écriture est un moyen efficace de préserver et de transmettre les connaissances sacrées.  Le savoir lire n’était disponible qu’à une élite dans laquelle les prêtres figuraient proéminents.  Les échos de ce rapport réverbèrent encore dans le vocabulaire anglais, grâce aux liens entre l'écriture sainte et celle manuscrite, sinon que cette écriture fut d'origine sacrée.  Aussi existe-t-il des autorisations formelles pour les actions humaines, répandues dans des formules : « Or, il est écrit. »

David Crystal, rédacteur de l’Encyclopédie de Cambridge du langage, deuxième édition, Press Syndicate of the University of Cambridge, England, 1997, p. 388.  [Suit une histoire littéraire très succincte des religions principales du monde.] 

 

Nous pourrions conclure (à cause de la bible ou en dépit d’elle ?) que l’intelligence humaine se serait inaugurée au moyen des mots que nous dussions exprimer au monde.  Dans cette parole de face à face, dans sa droiture et sa sagesse, reposaient notre mérite et notre honneur.  De grands efforts supplémentaires seraient nécessaires afin de la rendre d’autant luisante une fois que nous l’eussions ternie de mensonges.  Or, la corruption humaine dût se perfectionner dans le mot écrit qui nous soustrait du monde et dont les mensonges et les bêtises ne seraient que plus ou moins de traits sur du papier ou l’écran d’ordinateur : les équivalents de notre sagesse et vérisme.

Il est possible qu’il y ait eu des habitants urbains d’avant le Déluge, imités par les Crétois plus contemporains et par les premiers transmetteurs des Védas Hindous : leurs derniers rescapés culturels sur terre ?  Leur culture aurait pu délimiter la lettre écrite aux fonctions des comptes (inventaires, astronomie, astrologie et calendriers) et ne permettre aux histoires sacrées que d’être apprises par cœur à l’orale.  Eût-ce pu être une forme de darwinisme culturel, triant la lie et préservant l’inspiratoire ?   « Apprenons par cœur ce qui serait suffisamment beau, véridique et élégant pour nous inciter à la dure besogne de le mémoriser et le réciter, oublions tout le reste. »

Maintenant que nous disposons non seulement de la parole et de l’écriture, mais de leur enregistrement et transmission presque sans limites, quelle forme d’expression, adjointe à celles antécédentes, nous traduirait-elle devant nos vérités et mérites les plus profonds, nous rendrait la sagesse d’agneaux, pareille à celle à l’intérieure d’une meute de loups ?

 

Nous nous servons de cette expression commune afin de décrire un outil à tuer : « une arme. »  Prends l'expression : « un outil d’Apprentissage. »  Quelle locution maladroite !   Naturellement, elle n'a pas de contraction populaire.

En outre, imagine une arme.  La vois-tu clairement ?  Maintenant, imagine un outil d'Apprentissage. 

« Un quoi ? »,  pourrais-tu me demander.  « Il n’y a rien de tel.  Voulais-tu dire un livre ? » 

Cet exercice mental te suggère-t-il quelque chose quant à notre polarisation culturelle ?  Dans un monde raisonnable, nous appellerions des armes à feu des hargnes à feu, des hargnes à la main et des hargnes longues.  Les soldats réguliers appartiendraient aux forces de la hargne.  Toutes les expressions traitant de l’entretien d'armes seraient quasi-obscènes, et chacun serait parfaitement familier de fins outils d'Apprentissage.

 

Les élites d'info règlent la forme et le contenu du langage.  George Orwell conclut que c’était là la tâche principale des élites d'information (selon mon expression) : réglementer les communications de leur prolétariat d'information.  L’argent, les nouvelles, le sport, la guerre, la nourriture, l’éducation, le crime, la religion et la justice : tous ne sont que des formes diverses de communications, des symphonies, des chœurs, des danses et des solos informationnels que chaque culture doit harmoniser.

La souveraineté internationale, c’est le contrôle que des élites d'information exercent sur leur prolétariat, autant à l'intérieur qu’en dehors de la membrane nationale.  Ces communications peuvent s'étendre d’un entremêlement libre des prolétariens d'information dans une situation de contrôle minime, jusqu’à la simplification totalitaire du chaos quand le discours populaire se réduit aux grondements et fracas des canons.

Dans Gaia : Le voyage humain du chaos au cosmos, Pocket Books, New York, 1989, p. 64, l’auteur Elisabet Sahtouris cite Ivanovitch Vernadsky, un géologue russe qui appela la vie « … une disperse de roches … cette procédure chimique qui transforme le rocher en matière vivante et fortement active, et puis rend l'inverse, la fracassant et la déplaçant aux alentours dans une opération cyclique et sans fin. »  Si la vie ne serait qu'une « disperse de roches » notre civilisation ne doit être qu’une autre dispersion chimique. 

En temps de paix, la membrane politique qui enveloppe chaque société, laisse passer au travers de l'information plus ou moins librement : les gens, l'argent, les données et les marchandises.  En temps de guerre, cette même membrane s’enflamme de feu, de souffle, d’éclats et de charges statiques à la radio, sinon d’équivalents contemporains aussi mortels que possible.  Aucun signal hormis une propagande meurtrière ne peut la pénétrer.  Fais-toi attraper collaborant ouvertement à travers cette membrane durant la guerre et sois-en puni.  Tout cosmopolitisme y est étranglé.  

Les Apprentis dissoudront ces membranes, une fois pour toutes, et fourniront aux peuples divers un langage planétaire commun.  L'espéranto, l’ido, le volapuk et une succession de rapiéçages verbaux ont été développés, ne donnant qu’un avantage miteux aux groupes dominants linguistiques.  La glossa, voici un langage façonné plus récemment dont je connais très peu hormis le nom.

Aucun besoin d’étudier une autre langue parmi la demi dizaine qu’une petite poignée de voyageurs sachent parler (le chinois, l’espagnol, l'arabe, l’anglais : il n'importe laquelle.)   Au lieu, chacun devrait apprendre une seule langue supplémentaire en même temps que sa langue maternelle.  Dans le meilleur cas, cette langue devrait être entièrement dissemblable à celles courantes, elle devrait être neutre en ce qui concerne la linguistique.  Les groupes de langue dominante ne devraient gagner aucun avantage immérité en l'employant. 

Sa grammaire devrait incorporer les meilleures règles de toutes les langues connues.  Chaque groupe de langue développe des solutions idiosyncrasiques aux problèmes grammaticaux.  Certaines solutions sont élégantes et beaucoup d’autres ne sont qu’inutilement compliquées.  Cette complication est un amalgame d'accent et de grammaire comprenant de nombreuses exceptions et irrégularités à apprendre par cœur.  La prononciation et l'épellation torturée de l’anglais, l’épellation et les différences arbitraires de genre dans la langue française et d’autres, et les variantes sans fin d'intonation et des caractères écrits du chinois : toutes ces dispositifs difficiles à apprendre rendent de bons exemples.

Ces idiosyncrasies linguistiques sont surtout des barrières linguistiques défensives, ce sont des schibboleths : des placentas linguistiques élaborés autour du prolétariat embryonnaire afin de le protéger d’une contamination exotique.   Si nous parlons avec un accent, sinon écrivons comme moi avec trop d'erreurs, nous trahissons-nous tout de suite aux locaux en tant qu'étrangers et ennemis potentiels.

Le dogme scolaire force tout le monde à apprendre la langue étrangère du dernier cri.  La plus récente, c’est l’anglais.  Des malheureux Apprentis sont martelés afin de leur forcer à absorber des langues étrangères après que leur fenêtre linguistique n’ait refermée.  Peu d'Apprentis des langues pratiquent assez fréquemment (très souvent) afin de maîtriser cette langue étrangère dont ils aient tant besoin dans le monde réel.  Au lieu oublient-ils ces leçons valables qu’ils n’ont été enseignés qu’ensuite qu’ils aient trop vieilli pour en bénéficier.  Ainsi sont gaspillés de nombreuses heures d'étude : un but important dans l'éducation d'armes.

Nous pourrions esquiver de telles tournures inutiles de phrase.  Nous devrions enseigner cette habilité linguistique à tous les enfants quand ils seraient assez jeunes pour que leur capacité linguistique soit la plus réceptive. 

Dans l'avenir, ces pré-écoliers apprendront une langue internationale de signe manuel s’étendant aux antipodes du monde.  Les Apprentis la pratiqueront d’une manière quotidienne dans leurs propres communautés, autant au dedans qu’en dehors de classe.  Les voyageurs étrangers trouveront des communicants la parlant couramment à chaque étape de leurs trajets.

J'ai appris depuis, qu'il y ait d’énormes différences entre la langue de signe américaine (LSA) et la langue de signe britannique (LSB) sinon entre celles-ci et la langue de signe française (LSF) la langue de signe chinoise (LSC) et d'autres.  Ce sont là des langues tout à fait mûres, capables de transmettre de l'information abstraite dans des formules très compliquées.  J'avais en tête une mode d’expression beaucoup plus élémentaire, permettant aux invités et aux hôtes internationaux de converser tout simplement selon leurs besoins quotidiens sans grandes complications supplémentaires.

Selon le Cambridge Encyclopedia of Linguistics, Second Edition (David Crystal, Editor, Press Syndicate of the University of Cambridge, Cambridge, England, 1997, p. 227), cette langue existe déjà.  Elle s'appelle l’AMER-IND.  Elle fut développée par Madge Skelly pour l’usage des handicapés à l’orale, d'un système de codes de gestes communs aux Indiens américains.  Ceux-ci s’en servirent afin de surmonter leurs barrières linguistiques.  Leurs jeunes Apprentis les plus doués – partant en randonnais de quête, comme ont toujours entrepris les meilleurs –  devaient traverser en voyage cinq cents nations de langages indépendants, (2.000 nations, compte tenu des Amériques Centrale et du Sud).

Les Apprentis modernes pourraient adopter l’amer-ind en tant que langue de base des voyageurs.  Cette langue pourrait être aisément apprise par tout le monde.  Presque la moitié de ses gestes peuvent être compris sans aucun entraînement.  Elle pourrait évoluer ensuite, encore plus subtile et raffinée dans son propre temps. 

Les enfants en bas âge apprennent des nouvelles langues avec une facilité étonnante, tant que leur fenêtre d'adaptation linguistique reste ouverte : environ de la naissance à leur troisième anniversaire.  Aucune différence combien de langues ces enfants apprennent durant cette période, ni combien difficile soient-elles.  Étonnamment, la plupart de ces enfants en bas âge apprennent sans trop de difficulté une grammaire appropriée, un vocabulaire étendu et des ensembles très complexes de conventions sociales.

Non seulement une majorité écrasante de ces enfants apprend l’ensemble des exceptions et des irrégularités que contiennent leurs langues, mais aussi toutes les erreurs faites exprès du patois locale, sans faute aucune après un certain temps.  Une performance que la majorité de ceux enseignées plus tard à l’école sont incapables de dupliquer, autant d'après la grammaire locale que selon les langues étrangères.

Des bambins de quotient d’intelligence (QI) de 80 points et moins peuvent mieux apprendre une nouvelle langue que les meilleures boites noires théoriques développées par la coopérative de nos linguistes les plus brillants.  Cela peut nous permettre d’ambitionner de façon extraordinaire quant au génie potentiel humain, une fois que nous l’aurions entièrement affranchi de nos habitudes les pires et les plus chéries : comme celle qui nous dicte de n’instruire les enfants en langues qu’après qu’ils en soient les plus réceptifs ?

Voici une autre faillite typique de l’éducation d'armes : nous n’envoyons nos enfants apprendre des langues quand ils seraient assez jeunes pour en profiter intégralement.

Durant leur première jeunesse, les petits Apprentis à venir apprécieront de nombreuses astuces fascinantes et appropriées.  Ceux adultes enrichiront ces jeunes esprits au point d’une saturation salubre.  Nous accélérerons le repli de chaque enfant de sa misère, favoriserons une affection plus étendue et distribuerons de façon beaucoup plus généreuse leurs requises de survie.  Ce faisant, nous élèverons une génération de prodiges dont nous n'aurions jamais vu pareille.  Celle-ci nous débouclera des tas de mystères prééminents.

 

Une nouvelle langue écrite complétera cette expression de gestes.  Si possible, le temps pris pour l'apprendre devrait être réduit et sa vitesse de transcription devrait être accélérée.  Sa calligraphie devrait être ravissante : telle que le sanskrit, l’hébreu, l’arabe et le khmer.  Chaque page en étant transcrite devrait être un œuvre d’art éblouissant.  Nous devrions éliminer le papier et l'encre, et les remplacer par une certaine manipulation directe de la lumière, une transformation chimique naturelle, (par exemple, des sels du bout des doigts sur une surface proprement traitée) ou une autre forme d’enregistrement, supérieure et ainsi plus aisée.  Notre dévastation des forêts, rien que pour du papier, elle est terrifiante et devrait être interrompue.

Une idée obtuse me revient sans cesse à l’esprit : nous devons rapporter le media au message et non plus dans le sens inverse.  Quoi que cela veuille dire…

 

Reviendrions-nous peut-être aux méthodes d'écriture préhistorique ?  Je postule que des feuilles sélectionnées d’arbres aux grandes feuilles tropicales, grandissant au bord de la rue, furent tracées par des ongles sinon des épines acérées. 

Prenons un moment pour imaginer ces villes antiques, réparties le long de fleuves depuis longtemps disparues sous les flots.  Leurs boulevards magnifiques, leurs statues divines et historiques, leurs marchés abondants, leurs fontaines d’eau douce en quantité illimitée, leurs parcs à n’en plus croire, leurs pêches depuis des mers débordantes de poissons monstres, tous leurs lieux piétonniers aussi bien proportionnés que les meilleurs des nôtres… 

La plus raffinée que serait une culture écrite, le plus éphémère son média écrit.  Regarde nous avec nos étincelants pixels féeriques.  Peu de littérature antique nous reste disponible parce que des documents vraiment antiques ont dû être écrits sur des feuilles immensément éphémères.  Tous, à part ces tablettes de boue d’argile provenant de quelques empires transpirants du sang dont nos obsessions militaires nous encombrent la mémoire culturelle ; cuits en céramique quand ces capitales impériales et leurs bibliothèques furent empiétées et brûlées aux ras par des adversaires acérés au conflit.

Imagine, au lieu, ces arbres à feuilles aux oreilles d’éléphant, de croissance prodigue le long des bords de rue et des parcs.  Sélectionne une feuille, écris ton message dessus en rayant des mots avec ton ongle.  Peut-être serait-ce de l’écorce s’épilant comme des mille feuilles du tronc de ces arbres ?  Une feuille proprement traitée serait séchée et rendue en une page de texte lisible.  Ce média se serait transformé, à la longue, en terres grasses et indéchiffrables.  Ses scribes et leur sagesse secrète, rendus « préhistoriques. »

Auraient-ils pu rattacher ces feuilles aux plantes intelligentes qui en reproduiraient des copies ?  Sinon les transmettre à d’autres plantations pareilles et distantes ?  Trace-moi la limite de leur potentialité, une fois qu’ils aient compris de façon certaine comment grandissent les espèces vivantes ?

 

Nos premières églises organisées furent des sociétés commerciales en prototype, entreprenant la vente ambulante des religions en masse.  Aujourd'hui, les sociétés commerciales internationales tentent d’éliminer la diversité culturelle afin de lancer, à travers divers marchés culturels, leurs produits sans valeur par rapport à cette diversité. 

Dans l'avenir, la demande des consommateurs, d’objets oeuvrés sur commande et façonnés de la plus haute qualité, dictera leur production, et la nécessité évidente de religions bénignes justifiera la piétée des masses.  Les cultures humaines se rendront aussi diverses et variées que possible, à l’intérieure desquelles chaque personne proprement incorporée pourra poursuivre ses sujets de passion. 

Un nouvel age d'or d'Apprentissage émergera, quand chaque groupe linguistique partagera ses profondeurs de signification et de mystère.  Des armées de traducteurs experts demeureront à l'appel sur leurs propres réseaux.  D'autres Apprentis raffineront les nuances rarissimes de toutes les langues maternelles.  S'arrêtera net ce conformisme brut culturel que des sociétés commerçantes nous réclament à présent.  La diversité culturelle sera l’impératif des Apprentis, et la médiocrité culturelle cessera d’être la clef de passe aux bourses des consommateurs.

 

Adolphe Hitler, Mein Kampf, Vol. II, Chapitre 10.

« Il est certain que l’importance de divers états se remettra, dans l'avenir, dans la sphère des politiques culturelles.  Le monarque qui fit le plus pour rendre la Bavière en un centre important, ne fut pas un particulariste obstiné de tendance anti-allemande, mais Ludwig I, tant consacré à l'idéal de la grandeur allemande qu'à celui de l'art.  Sa première considération fut d’employer les pouvoirs de l'état afin d’étendre la disposition culturelle de la Bavière et non sa puissance politique. »

[Nota : Si cette citation de Hitler te dérange, je te demande pardon et te prie de consulter mon chapitre Citant Hitler hors de contexte.]

  

Peter Hall, Les villes dans la civilisation, Pantheon Books, New York, 1998, pp 7-8. 

« En effet, dans la poursuite de cette transformation continue, les nations les plus en avant pourraient éventuellement rentrer – pourraient être en train d’entrer – dans l'état bienheureux imaginé par John Maynard Keynes en 1930 : cette condition selon laquelle nous ne devrions plus nous soucier des problèmes de base de la survie économique qui aient tracassé la race humaine depuis son enfance, mais pourrions enfin ne rien réaliser que ce que nous trouverions agréable et plaisant. 

« Keynes écrit, de façon inoubliable : “Ainsi, pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté par son problème incontestable et permanent : comment profiter de l’absence des pressions économiques, comment occuper les loisirs que la science et l'intérêt composé lui aient acquis, afin de vivre sagement, agréablement et bien ?  

« "Pourtant," avertit Keynes, "personne parmi nous autres ne peut contempler avec équanimité cet âge d'or éternel et inédit.  Car," précise-t-il, "nous nous sommes trop longtemps formés au travail et non dans l'appréciation.  S'occuper sans emploi, ce serait un problème énorme pour un individu ordinaire et dépourvu de talents spéciaux ; si l’on avait besoin de preuve, on n'aurait qu’à surveiller les exploits mélancoliques de n'importe quelle minorité riche. 

« "Nous aurons besoin de ne plus retenir 'le moindre souci du lendemain' comme très peu de gens n’en soient capables.  Une fois de plus évaluerons-nous les fins par-dessus les moyens et préférerons le bon à l'utile.  Nous honorerons ceux qui sauront nous enseigner comment cueillir de façon vertueuse l'heure et le jour : ces personnes délicieuses étant capables d’entrevoir le plaisir direct dans les choses, ces lis des champs, qui ne travaillent ni ne filent la laine." » 

 

[Nota : Ce filage de laine et ces moutons pourraient-ils être la ligne de sauvetage d’une civilisation littéraire : ses préservatifs à long terme à l’encontre du désastre ?] 

 

« Comprenant, pourtant, ce corollaire intéressant que même Keynes n’a su deviner.  Ces activités agréables pourraient devenir en elles-mêmes des sources de revenu et de croissance économique, capables d’engendrer des nouvelles industries d’une sorte jamais connue durant les époques plus simples d’autrefois.  Ces nations et ces villes riches et cultivées pourraient vendre au restant du monde leur vertu, leur beauté, leur philosophie, leur art et leurs drames.  D'une économie de fabrication, nous passerions à une économie informationnelle, et d'une économie informationnelle à celle culturelle.  Durant les décennies des 1980s et des 90s, des villes à travers l'Europe – Montpellier, Nîmes, Grenoble, Rennes, Hambourg, Cologne, Glasgow, Birmingham, Barcelone et Bologne – se sont de plus en plus préoccupées de la notion qu'une industrie culturelle (cette expression n'étant plus prise pour anormale ni insultante) pourrait fournir la base de régénération économique qui comblerait les lacunes crées par la disparition des usines et des entrepôts, laquelle produirait une nouvelle image urbaine plus attrayante aux ouvriers professionnels et aux capitaux mobiles. »   Peter Hall, Les villes dans la civilisation, Pantheon Books, New York, 1998, pp 7-8.

 

Sauf qu'il n'y aurait plus de villes « en avance » ni, par extension, « en retard. »  Toute la terre se transformerait de la planète Mogadishu durant un mauvais quart d'heure : là ou toutes les villes ne sont que d’autres recoins sinistres, dangereux et misérables, dans la planète (nomme ta ville favorite) : là ou toutes les régions brilleront de leur propre gré, comme les meilleurs voisinages de nos villes les mieux gérées.

 

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APPRENTIS: De la terre en armes au monde en paix

 

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